S, comme séquence


Photo by Debby Hudson on Unsplash


Quelle qu’en soit sa nature, son intensité et ses modalités, loin d’amorcer la fin de la crise, le déconfinement vient ponctuer la fin d’une séquence. Comme pour annoncer un 2ème acte, un deuxième set ou un second chapitre selon le domaine de référence privilégié de chacun. 

Qu’elle ait été source d’ennui, de mélancolie, de peine, de frustration, d’enthousiasme, d’attente, de tristesse, de plaisir, de contrariété, de colère, de joie, d’angoisse ou de soupçon. Qu’elle ait plutôt été investie de façon travailleuse, dilettante, bricoleuse, gourmande, re-liante, amusante, violente, surchargée, haineuse, introspective, transgressive, légaliste ou indifférente ; qu’elle ait été enfin vécue seul, à deux, en famille ou en communauté ; nous sommes tous invités maintenant à faire le deuil de cette période que nous n’avions ni anticipé, ni souhaité. A prendre le soin d’en faire le bilan et d’en tirer des enseignements. Au risque sinon de choisir l’ingratitude en privilégiant de rattraper le retard plutôt que d’honorer l’expérience qui vient d’être vécue ; la fuite en avant au détriment du soin des gens ; la société du spectacle à l’incarnation de nos vies ; et la mégalomanie à la reconnaissance honnête de nos influences multiples. 

A titre personnel, ayant eu la chance de vivre des temps perturbés dans un passé plus récent (cf. T comme traversée), j’ai eu la chance d’aborder cette crise dans un contexte favorable, libre d’augmenter le curseur de mes différents engagements à ma guise et avec un esprit vaillant. 

J’ai gouté à ma liberté de confiné et apprécié le nouveau rythme que je me suis offert. J’ai aimé le renforcement des liens avec les membres de mon « club de vie », la perception d’une flamme dans les yeux de ceux qui ont su trouver une place et éprouver un sentiment d’utilité au monde. J’ai ressenti la vie à l’écoute des expressions vibrantes de ceux qui m’ont fait le cadeau de me les partager. J’ai aimé travailler et écrire. Ecrire et partager. Partager et projeter. Oser rêver un autre demain. 

Certes l’avenir de certains récits dominants continue à me faire littéralement peur et parfois tanguer dans mes convictions, mais j’ai le sentiment à la fois d’une prise de conscience grandissante de la gravité de la situation à laquelle nous avons collectivement à faire face et d’une montée en puissance sérieuse de récits alternatifs à la « Grande histoire du toujours plus » qui a eu tendance à dominer les esprits et les corps jusqu’ici. 

Autrement dit, au-delà des drames individuels et des réelles menaces qui pèsent sur nos vies, je choisis de croire que nous sommes collectivement prêts à franchir une nouvelle étape vers un nouveau monde plus juste, plus écologique et plus pérenne. Et si cet élan est qualifié d’utopique, bien plus qu’une critique, je le prendrais comme un encouragement. Car, nous l’avons vu (cf. I comme Illusion), nous avons besoin d’histoires qui nous portent au risque de nous assécher, de gâcher la sève de nos espérances les plus enfouies.

En tous les cas, au niveau de notre équipage chez Relayance, nous ressortons de cette période enrichis et combattifs. Avec l’envie renouvelée de contribuer aux processus de résilience individuels et collectifs à l’œuvre. Voir d’en initier ou d’en inventer de nouveaux en redoublant de ruse pour éviter les subtils pièges que cette crise a mis à jour de façon lumineuse à l’échelle de nos vies, de nos familles, de nos organisations et de notre société plus largement : 

  • Le piège mécanique : considérer la crise comme la cause des problèmes alors qu’il s’agit d’abord de l’appréhender comme son révélateur. 
  • Le piège de la désobéissance : choisir d’obéir à des références externes introjectées contraires à sa raison d’être profonde. A cet égard, je recommande chaudement la lecture de l’ouvrage du philosophe Frédéric Gros « Désobéir » qui, de ce point de vue, me paraît édifiante. 
  • Le piège de la quantité de vie : le récent témoignage d’un dirigeant d’EPAD dans le quotidien l’Alsace m’a renforcé dans la vivacité actuelle de ce piège. Privilégier la quantité de vie à la qualité de vie. Ne plus vraiment vivre pour ne surtout pas mourir. Consacrer toutes ses forces à la protection sans en laisser suffisamment pour être encore du côté du vivant. 
  • Le piège de la post vérité : considérer que tout se vaut, que la vérité de fait est un fantasme de l’esprit. Que points de vue et vérité factuelle sont à considérer sur le même plan. Car, comme le rappelle Myriam Revault D’Allonnes dans son ouvrage « La faiblesse du vrai », la fiction n’est possible qu’à condition d’une possible distinction d’avec le réel. Autrement dit, l’échange, le débat présupposent un accord tacite sur ce qu’il est communément acceptable de considérer comme vrai.
  • Le piège de la porosité : abolir les frontières du temps et de l’espace. Refuser le rythme des saisons. Confondre les lieux et ouvrir trop grand les frontières de nos domaines de vie. Négliger les contrats tacites et explicites passés avec soi-même et les autres plutôt que de les actualiser pour continuer à les honorer. 

Ni optimistes, ni pessimistes, nous allons continuer à faire notre travail sérieusement. Nous choisissons de mettre pour cela un point à ce premier chapitre intitulé « chroniques subjectives d’un moment de crise ». Et sommes heureux de vous annoncer d’ores et déjà l’ouverture d’un second où les acteurs et les gens, les âmes et les cœurs, les bras et les yeux seront au centre de cet abécédaire en construction qui, plus que jamais, assumera pleinement sa subjectivité. 

Mais avant de passer à une autre chose, de tourner cette page-là, je tiens à exprimer ma gratitude à tous ceux qui ont contribué consciemment ou non à la réalisation de ce précieux travail que nous ne manquerons pas de convoquer à l’avenir. C’est-à-dire : 

  • tous ceux qui ont donné de leur personne pour contribuer au mieux vivre des autres
  • Gloria, Déborah (fidèles équipières) et Jean (fidèle et actif membre de notre communauté, compagnon de notre route en pensée et en sensibilité) pour leurs contributions actives à cette entreprise commune. Gloria, pour ses relectures attentionnées et précautionneuses. Déborah pour son enthousiasme et son engagement plein et entier autour de la réalisation de ce projet; ses justes et stimulantes confrontations ; ses propositions esthétiques  et sa soif d’échange. Et Jean, tout à la fois pour son sens aigu du récit, sa présence soutenante, ses puissantes contributions poétiques et son attention précieuse au respect de ce qui nous lie. 
  • Mes proches pour leur soutien inconditionnel et leurs influences bienveillantes et ouvrantes. 
  • Charles Rojzman (thérapeute social persévérant), Bernard Hévin (provocateur bienveillant), Pierre Blanc Sahnoun et Dina Scherrer (narrateurs au grand cœur et transmetteur  en France des travaux de David Epston et Michael White), Pierre Yves Brissiaud, Barbara Wellenstein et Irvin Yalom mes enseignants et guides dont les manières d’être et de penser, les bouts de chemin faits à leur côté (en lecture pour Irvin) n’ont pas été sans influence sur mes propres manières de voir et de faire aujourd’hui. 
  • Nos fidèles lecteurs pour leurs précieux retours qui nous disent de manière plus ou moins explicites que ce que nous faisons leur parle. Qui nous parle de ce qui leur parle. De ce qui résonne en eux et de ce qui les touche. Et qui nous renforce en cela dans notre identité de passeur et notre vocation de défricheur. 
  • Enfin, les lecteurs en devenir. Ceux à qui l’on pense parfois en écrivant certains textes. Ceux qui nous font réfléchir. Qui ont l’esprit pour le moment ailleurs. Ceux qui pensent que ce n’est pas pour eux. Bref ceux qui ne savent pas qu’ils ont aussi de l’importance pour nous et à qui nous donnons rdv pour les prochaines étapes. 

Et, enfin, une pensée spéciale pour Michel, fondateur de Relayance en Alsace et fidèle compagnon depuis plus de 15 ans qui, malgré sa récente retraite, suit, non sans un certain plaisir je crois, nos aventures à distance. 

Sébastien Weill

Un commentaire

  1. Faire le deuil d’une période non souhaitée? Comment cela est-il possible ? Pour les confinés heureux et riches d’un enseignement reçu, pourquoi pas….
    Mais toutes celles et ceux qui furent confrontés à la frustration, la tristesse, la colère, l’angoisse, la haine, la solitude, la désespérance et bien d’autres stigmates, comment ceux là feront-ils leurs deuils?
    Quels enseignements les porteraient dans un  » après » , alors que pour un grand nombre, la cruauté de cette situation économique frappera de plein fouet leurs stigmates encore à vifs? Les traces laissées, ainsi que la violence de ce champs de bataille laissent présager de la formation d’un immense gouffre, dans lequel beaucoup sombreront…Alors oui ! Faire société face à cette réalité inhumaine, nous demandera de devenir inventif et créatif, afin de créer un climat social humanisant les uns avec les autres !

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