I, comme illusion


Photo by TK Hammonds on Unsplash


L’illusion de l’enfant quant à sa toute puissance et à son immortalité constitue un puissant moteur de croissance. Conscient de sa finitude et de la limitation de ses pouvoirs pour transformer le monde qui l’entoure, l’enfant aurait-il en effet autant envie de grandir et soif d’apprendre ? Il a besoin de rêver, de se raconter des histoires, de s’identifier à des fées et des superhéros. De penser l’infini et de chérir l’imaginaire. De se vivre protégé et de se projeter conquérant ou conquérante, princes ou princesses, justiciers ou justicières. Parfois grand sage. Le territoire de l’enfant, c’est aussi celui des sensations et des émotions.  Des histoires qui font rire et de celles qui font peur. De celles qui donnent la chair de poule ou la larme à l’œil. 

J’ai longtemps entretenu un lien ténu avec la fameuse histoire qui raconte que le monde de l’adulte est d’abord celui de la rationalité, du pensé, du réfléchi. A celle qui raconte que l’on sort de l’enfance, lorsque l’on devient lucide, clairvoyant. Lorsque l’on parvient à faire la part des choses, à gérer ses émotions et à objectiver les situations. A reconnaître ses limites, ses faiblesses et s’accepter tel que l’on est. Je l’ai longtemps cru. 

La crise actuelle nous le rappelle. La rationalité de chacun d’entre nous est limitée. Chacun voit midi à sa porte et lit le monde à travers sa trajectoire, sa place, ses valeurs, ses affects, ses intérêts et ses désirs. Nous sommes des architectes de notre propre réalité et nous nous comportons non pas en fonction du réel mais en fonction de la représentation que nous nous en sommes forgés. Le réel en tant que tel ne nous est pas accessible. L’illusion consiste donc à considérer que l’histoire que l’on se raconte est la vraie. Bien plus que de se raconter des histoires en tant que tel. Car l’adulte comme l’enfant ont besoin de s’en raconter. Pas de vie sans histoire. C’est à choisir la nature des histoires que l’on se raconte que nous sommes en réalité invités. Choisir une histoire de problèmes, de plaintes, de résignations ou d’impuissance. De toute puissance aussi. Et se vivre à travers elles. Ou des histoires alternatives qui relient les fines traces d’autres récits. De héros. De ressources. D’expériences et d’enseignements. De puissance d’action. 

La crise actuelle nous le rappelle. Nous sommes mortels et vulnérables. Bien des choses nous dépassent et l’illusion est de nous penser habituellement en sécurité. La crise est en cela salvatrice car, en nous aidant à nous désillusionner, elle nous invite à changer de récit. A en construire de nouveaux. A changer d’illusion. 

En cela j’ai envie de plaider pour que ces nouvelles histoires réhabilitent la valeur de gentillesse et d’indulgence. Se rappellent l’intention positive qui se cache derrière chaque comportement. Qu’elles élargissent nos visions plutôt que de les rétrécir. Considèrent les théories complotistes comme de bons ingrédients pour des scénarios de film de série B. Réenchantent la complexité et anoblissent ceux qui reconnaissent ne pas savoir. Valorisent le chemin autant que le résultat. Ne considèrent pas les puissants forcément mauvais. Et surtout, pas forcément plus puissants que tous les autres. Voient des forces de vie et des pulsions de mort en chacun d’entre nous. Postulent enfin, comme nous y invite Nancy Huston dans son essai, L’Espèce Fabulatrice, que « la conscience de la mort et du temps, que seul possède l’humain, génère une angoisse immense. Et que pour la conjurer l’homme interprète, crée, invente, se raconte et raconte des « fictions » pour donner un sens à la vie sans lequel l’existence serait insupportable ». 

En somme, la différence entre l’adulte et l’enfant, c’est que l’adulte devient adulte lorsqu’il laisse de la place à l’enfant qui est en lui. Et qu’il prend conscience que les histoires qu’il se raconte, belles ou moins belles, ne restent que des histoires. 

Sébastien Weill 

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