T, comme traversée


Photo by Lisa van Dijk on Unsplash


Le Corona est là et nos vies – professionnelles, familiales, amoureuses, sociales – basculent. Parfois radicalement. Il y aura un avant et un après. Un après inconnu mais le pire est loin d’être certain. Confusion des sentiments. Comme tout le monde. Envie d’agir, besoin de réfléchir. Suis-je prêt à cette nouvelle traversée ?  A vivre mes peurs, mes colères et mes tristesses ? Sans oublier de dire bonjour à mes joies ? Rester debout. Traverser. Et, à ma mesure, être présent pour ceux qui vont en avoir besoin. 

Pourquoi nouvelle traversée ? 

Les faits décrits ci-dessous se déroulent entre mars 2018 et Décembre 2019. Avant que cette crise collective ne voie le jour, je venais d’en traverser une de nature plus personnelle sur laquelle j’ai ressenti le besoin d’écrire. Je m’apprêtais à faire quelque chose de cet écrit et puis le coronavirus est arrivé. Sans prévenir. 

Pourquoi partager ? 

Tout simplement pour mieux écouter ce qui nous arrive. Sans présager de ce qui va nous arriver. Témoigner. Sans autre prétention. Et surtout pas celle de l’universalité de mon expérience. Voici donc le témoignage d’une crise vécue de l’intérieur. Comme une invitation à traverser toutes celles qui s’offrent ou s’imposent à nous. Même celles qui nous paraissent les plus terribles. Même et surtout les plus terribles. Pour ceux dont le cœur bat encore.   

« Tensions dans le bras gauche. Sensations de brûlure au niveau de la poitrine. Impression d’étouffement et de thorax qui se contracte. Crispation au niveau du visage, comme un début de paralysie. Fourmillements dans la main. Ca va mieux. Relâchement. Et ça recommence. Parfois de plus belle. Douche froide. Succession de soulagements et de déceptions. Quand cela va-t-il s’arrêter ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi comme cela ? 

Je rends visite à des médecins et fais des examens. Plein de médecins et plein d’examens. Recherche d’un sauveur. J’éprouve le besoin de me raccrocher à une explication physiologique qui me permet de rester débout. Durant un temps, je fais de la maladie de Lyme un compagnon de route. Un fil rouge pour élaborer un récit. Une façon de me rassurer sur ma propre image et celle que je peux renvoyer à mon entourage. Je prends des médicaments.

Je fais des malaises. J’ai le sentiment que tout va se dérober sous mes jambes. Je prends conscience de ma fragilité et perds le contact avec mes ressources, avec ces récits qui d’habitude m’aident à tenir. A certains moments, la crise m’envahit, me pénètre de l’intérieur sans que je ne puisse m’en défaire. Esprit obstrué. J’erre, j’ai le sentiment de me perdre. Parfois, moi qui me suis si souvent référé à la puissance de la modération prônée par Pierre Rabhi, je me dis que seule une issue radicale pourra mettre fin à ce cauchemar. Je craque et commence à me faire peur.  

Puis, je réalise petit à petit. Je fais des liens que je n’avais pas établi jusqu’ici. Je mets en conscience des phénomènes que j’avais, dans mon esprit structuré, eu tendance à séparer, regarder et appréhender de manière dissociée. Je pense et ressens. J’arrête ma recherche effrénée de causes médicales qui a eu comme effet collatéral d’augmenter mon sentiment d’impuissance. Je pense systémique, complexe, multi-causale, symbolique. Et je crois avoir à ce moment-là commencé à comprendre, à éprouver, à mettre en lumière l’origine du trouble, de la souffrance, de ma souffrance. 

Départ de Rosalie, mon ainée, de la maison. Départ de Michel, mon associé et fondateur de l’entreprise dont je suis devenu le propriétaire. 27 ans de vie commune avec Stéphanie. 45 ans, mi-temps de la vie. Dérèglement climatique. Inégalité grandissante et montée des populismes en tous genres. 

Changements de cycles. Deuils et pertes. Peurs, colères et tristesses. Qu’est-ce que je veux pour la suite ? Comment garder espoir ? Quelle flamme faire vivre ? 

Continuer le chemin et faire le lien entre ce qui m’arrive et mon histoire familiale. La concordance temporelle de ma crise avec celle de mon père. Et l’histoire de chute que je me suis racontée et qui avait eu tendance à me hanter jusqu’ici. Puis, me rappeler d’où je venais. Ce que mes grands-parents ont traversé, ce que les parents de mes grands-parents ont traversé. Et me reconnecter avec la partie juive de mon identité. Lui faire de la place. La chérir en guise d’hommage à mon histoire, mes racines et les combats pour la vie et la dignité de ceux qui m’ont précédé. Me rappeler que peu avant le début de l’arrivée de mes premiers symptômes, j’étais à Auschwitz avec Rosalie. Remettre mon médaillon. 

Repenser aux frères Cohen aussi. Et au film « a Simple Man ». Reconnaitre que j’ai investi ma première partie de ma vie comme un mensch. Un mec bien qui fait les choses bien comme il faut. Et me dire que j’aime le mensch qui est en moi mais que je ne souhaite pas me réduire à cette dimension identitaire. Oui, je revendique d’être un mensch ! Mais un mensch libre, un mensch qui pense plutôt qu’un mensch qui compense, un mensch qui aide plutôt qu’un mensch qui sauve, un mensch d’un nouveau genre qui sait qu’il a sa place sans avoir à prouver qu’il est sympa, qui sait que son point de vue a de la valeur qui sait qu’il a le droit d’exister et qu’il est digne d’amour. Même s’il est différent. Parce qu’il est singulier. Une histoire de place à prendre, à revendiquer, à affirmer. 

Le passage de la résistance à l’acceptation, celui de l’impatience d’un avenir meilleur au fait de gouter à nouveau à un présent aux multiples facettesCelui de la reliance entre hier, aujourd’hui et demain. Se laisser émerveiller. Partager avec ceux que j’aime et écouter. Courir et écrire. Manger et dormir. Lire. Ne jamais perdre de vue ce qui est important pour moi. Me lever le matin et me coucher le soir. Demander de l’aide. Me soigner. Accueillir ce qui fait du bien. Ma persévérance et ma capacité d’analyse. Mon souci de l’autre. Mon sens des responsabilités. Prendre ce qu’il y a à prendre et laisser le reste de ce qui m’est renvoyé. Accueillir l’ambivalence. Enfin, se rappeler l’homme qui est arrivé jusqu’à cette étape, se vivre comme un homme en chemin, et se projeter comme un résilient… » 

Sébastien Weill

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